Le mystère des ossuaires et des boîtes à crânes Enregistrer au format PDF

Samedi 9 novembre 2019
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(Cet article est la version web de l’article du même titre paru dans l’hebdomadaire l’Écho de l’Armor et de l’Argoat le mercredi 30 octobre 2019. Nous les remercions pour leur autorisation. Ici le texte est plus long, plus complet et nous avons ajouté des photos.)
En ce mois de Novembre 2019 particulièrement assombri (Miz du, le mois noir !) la lumière nous vient du Christ ressuscité, qui suscite en nous la foi et l’espérance en une Vie triomphant de la mort. Ce mois est inauguré par la fête de la Toussaint, Gouel an Hollsent. Les ossuaires monumentaux, spécificité bretonne, témoignent d’une foi ancestrale en la Vie future.

Dans son ouvrage Les ossuaires bretons (éditions de La Plomée 1999), Roger Le Deunff écrit : « L’univers mortuaire est très présent dans nos villages ». Qui en douterait n’aurait qu’à visiter le premier cimetière venu le jour de la Toussaint : des quantités de fleurs égaient le champ des « dernières demeures ». Les familles, certes moins fidèlement qu’autrefois, visitent et entretiennent les tombes avec une énergie et une constance qui ne s’observent pas forcément dans d’autres régions. Ce culte des morts nous vient d’avant le christianisme, mais la religion chrétienne, fondée sur l’incarnation, enseigne le respect des corps (fussent-ils sans vie) et offre une ouverture sur un au-delà habité par l’espérance d’un Paradis accueillant.

L’ossuaire, partie de l’enclos paroissial

Les enclos de nos paroisses, outre le mur de clôture, la porte d’entrée ouvragée, la fontaine de dévotion parfois, la croix (ou calvaire) sacralisant l’espace et l’église où se déroulent les mystères sacrés, comprennent aussi assez souvent un ossuaire. En 1776, un décret royal interdit les sépultures dans les églises, pour des raisons d’hygiène. Auparavant, les corps des défunts étaient enterrés sous les pavés des églises, au plus près du divin. Pour mémoire, retenons que 310 tombes étaient entassées dans l’église de Bourbriac en 1684 (Jean Rohou, Fils de ploucs, tome 1, 2005, éditions Ouest-France).
Il fallut alors trouver une solution pour les caveaux de famille. Brassens, adepte de l’humour noir, chantera que le sien était « plein comme un œuf »…
Pour libérer la place disponible dans les tombes, on se mit dès le XVIe siècle, en des temps de prospérité économique, à construire des ossuaires monumentaux dont certains sont des modèles de réussite architecturale. En breton on les appela kraou an eskern, la crèche des ossements. Souvent accolés au sanctuaire, parfois édifiés contre le mur d’enceinte, l’ossuaire est intégré à l’enclos paroissial. Une visite à Saint-Thégonnec (29) par exemple permettrait de bien se représenter ce qu’était cette « crèche » des reliques, fastueux écrin. C’est en Bretagne occidentale que se trouvent la plupart des ossuaires monumentaux. Certains de leurs aspects sont sans doute hérités de traditions pré-chrétiennes (présence de sculptures représentant l’Ankou notamment).
Ceux de chez nous sont assez modestes de proportion et d’ambition artistique. Un certain nombre d’entre eux ont encore de nos jours quelques ossements, tels qu’à Lanrivain (ossements rangés), Saint-Gilles (Gouarec), à Trégornan. Hélas le désordre et les objets hétéroclites que l’on y observe rappellent que le culte des morts, même en Bretagne, est moins prégnant que jadis. Signalons l’originalité de l’ossuaire de Kermoroc’h (XIXe siècle), en forme de dôme supportant des statues de saints. Il pouvait servir de chaire en plein air. En 1987, il servit de décor au tournage d’un petit film fantastique : Yec’hed mat, Burtul ! (À la tienne, Burtul), avec l’acteur Julien Simon.

Ossuaire de Kermoroc'h (XIXe siècle)
Ossuaire de Kermoroc’h (XIXe siècle)
Ossuaire de Lanrivain
Ossuaire de Lanrivain
Intérieur de l'ossuaire de Lanrivain
Intérieur de l’ossuaire de Lanrivain
Ossuaire de la chapelle St-Gilles, Gouarec.
Ossuaire de la chapelle St-Gilles, Gouarec.
Parfois l'ossuaire sert de dépotoir ! (non localisé)
Parfois l’ossuaire sert de dépotoir ! (non localisé)

Le transfert des reliques

Quand le besoin s’en faisait sentir, on procédait au transfert des reliques. Un recteur de Saint-Péver, à la fin du XIXe siècle, décrit le déroulement de la cérémonie qui concluait une mission paroissiale. Les fidèles sont réunis en nombre à l’église. Les ossements sont rangés sur un reposoir et la prière, menée par le prédicateur de la mission (souvent le père Rot, jésuite originaire de Kergrist-Moëlou) s’élève vers Dieu, suprême arbitre des destinées humaines. Le sermon devra impressionner les fidèles, ceux qui ont encore le temps d’aligner leurs existences sur l’enseignement de l’Évangile et les commandements de l’Église. Dieu est évoqué sous l’angle presque exclusif du jugement. Le comble de l’émotion sera atteint quand le révérend père demandera à l’assistance d’imaginer le sort des âmes qui habitaient jadis les restes disposés devant eux : Paradis, purgatoire… enfer ??? Chacun se demande si son père, sa mère, tel ou tel de ses aïeux a coché la bonne case. Chacun se dit que lui-même aurait intérêt à réformer sa conduite. Enfin, en procession, au chant des cantiques (tel celui du Paradis, Ar Baradoz), l’on déposait les ossements dans l’ossuaire, « ar garnel ». Le passant aura une pensée et une prière pour ces défunts, et méditera sur sa propre destinée.

Un quintuple rôle semble avoir été assigné aux ossuaires.

  • un rôle pratique : abriter dignement les ossements des générations précédentes pour faire de la place à des défunts plus récents.
  • un rôle social : toute la communauté paroissiale est représentée de façon anonyme dans les ossements désormais indifférenciés.
  • un rôle symbolique : le respect dû aux morts, à leurs restes mortels ; d’où le caractère monumental des ossuaires, insérés dans l’enclos paroissial, terre sacrée.
  • un rôle religieux : la translation de ces reliques dans un lieu dédié et si possible attenant à l’église donnait lieu à des cérémonies liturgiques qui établissaient le lien avec l’au-delà (prière pour les défunts). On témoigne d’un souci de bien traiter les restes mortels car on est destiné à la résurrection des corps. Religion de l’incarnation, le christianisme professe un respect du corps.
  • un rôle plus spécifiquement catholique : avoir en vue les ossements c’est se souvenir l’on est poussière, que la mort nous attend tous, et donc qu’il est important de respecter une certaine morale en vue d’aller au Ciel. En même temps, l’espérance en une vie éternelle au Paradis est entretenue. La proximité du calvaire (à l’origine, ce mot veut dire « crâne »…) signifie que ces défunts sont sauvés par le Christ.

On sait que les protestants ne prient pas pour les morts : l’ossuaire catholique vient en opposition à la Réforme, à la suite notamment du Concile de Trente (1545-1563). La Bretagne restée catholique prie pour ses morts et honore leurs reliques.

Les boîtes à crânes, ou boîtes à chefs

Boîtes à crânes de St-Fiacre (22)
Boîtes à crânes de St-Fiacre (22)

Dans quelques paroisses, telles Saint-Pol de Léon et La Méaugon, ou, plus près de nous, à Saint-Fiacre (22), certaines familles – pas forcément fortunées - ont fait fabriquer des boîtes pouvant contenir un crâne. Ces « boîtes à chefs », portant le nom de la personne défunte, sont disposées dans l’ossuaire sur une étagère bien visible. Cette particularité rehausse le prestige des ossuaires concernés. Cependant l’usage en était bien plus étendu que ces vestiges pourraient le laisser supposer.

Boîtes à crânes, sur « étagères de la nuit », Saint-Pol de Léon
Boîtes à crânes, sur « étagères de la nuit », Saint-Pol de Léon

« … Du vent dans mon crâne… »

« Quand j’aurai du vent dans mon crâne… » chantait Boris Vian. Oui, le sort réservé aux corps des défunts interroge tout un chacun, en un XXIe siècle où la mort est à la fois dramatisée et occultée : beaucoup ne peuvent même pas en parler sans une violente émotion. La crémation a changé la donne. Par ailleurs, le discours chrétien sur les fins dernières met en avant un Dieu miséricordieux, qui atténue fortement l’image ancienne du juge sévère. D’autres pratiques, donc, mais toujours cette lancinante question : y a-t-il une vie après la mort biologique ? Et laquelle ? La Toussaint est une fête de l’espérance. C’est sans doute ainsi qu’elle est encore perçue par les familles qui, sur les froides tombes, déposent des fleurs aux chaudes couleurs, comme pour affirmer qu’avec celles et ceux qui sont partis il reste un lien indélébile : celui de la mémoire et de l’affection.